Le phénomène indé
Avant de nous plonger dans Blue Prince à proprement parler, revenons un instant sur tout ce qui a entouré le jeu. Développé par Tonda Ros, en solo, pendant près de 8 ans, Blue Prince fait partie des titres les plus intrigants de ces dernières années. Étonnant par son level design, profond par son histoire, inventif par son game design, Blue Prince a marqué les esprits.
Le jeu a gagné de nombreux prix. Nommé aux The Game Awards dans plusieurs catégories (meilleur jeu indé et meilleur premier jeu indé), Blue Prince a gagné plusieurs awards : Best Indie Game aux Golden Joystick Awards ; Game of the year et le prix de l’Innovation aux The Indie Game Awards ; Best Indie Game aux 15è New York Game Awards… Deux prix aux Annual DICE Awards… Au total, le jeu est nommé dans près de 24 catégories pour 8 prix, dont certains sont encore en cours (les 26è Game Developers Choice Awards et 22è British Academy Game Awards n’ont, par exemple, pas encore eu lieu). Il y a fort à parier pour que le jeu continue de faire une apparition dans les différents prix.
D’autant qu’il est, pour beaucoup de magazines et notamment les prestigieux The Guardian et Polygon, leur Game of the Year 2025 (sans compter son magnifique 92/100 sur Metacritic). Au-delà de la consécration, cela montre plusieurs choses, et notamment que Blue Prince a marqué l’année dernière et continue de le faire. Tant par son originalité que par son intrigue tentaculaire, la paranoïa qu’il a distillé dans l’esprit des joueurs et joueuses, puisque chaque petit détail va avoir son importance.
D’une certaine façon, Blue Prince a aussi posé des bases. Celles de titres exigeants, aux énigmes vastes et étranges, aux indices cachés un peu partout. Difficilement égalable, Blue Prince reste une comète dans le paysage vidéoludique : on se souvient de son passage et on espère qu’un jour, une autre comète viendra nous faire ressentir les mêmes émotions, les mêmes sensations, la même passion.
Avant de commencer, il est important de savoir…
Il convient cependant de faire trois petits avertissements avant d’entamer ce test… ou de lancer le jeu. Le premier concerne la langue : Blue Prince n’est disponible qu’en anglais et ne sera probablement jamais traduit. Les puzzles et toute la construction du level design étant basés sur des énigmes en anglais, vous vous rendrez rapidement compte qu’il n’est pas traduisible à moins de changer complètement la conception même du jeu et des éléments de game design. Certaines choses sont basées sur la langue. Munissez-vous donc d’un dictionnaire et de toutes les ressources nécessaires pour traduire au mieux ce qui peut l’être si vous n’êtes pas à l’aise avec l’anglais.
Deuxième avertissement : si vous voulez profiter au mieux de l’expérience Blue Prince, ne regardez aucune soluce. Si vous souhaitez trouver aide et indice sur internet, faites-le avec précaution. Les énigmes de Blue Prince n’ont pas d’ordre de résolution. Vous pouvez résoudre des choses qui sont du endgame ou du très late game dès le début (tout dépend ce que vous appelez fin de jeu). Comme il n’y a pas d’ordre, il n’y a pas de soluce à proprement parler (chronologique du moins). Ce qui veut dire que vous pouvez vous spoil de choses que vous n’avez pas encore découvertes juste en cherchant un indice pour tel code ou telle énigme. Avancez avec précaution si vous voulez vraiment plonger dans l’aventure Blue Prince. Ce test se révélera sans aucun spoil, ne vous inquiétez pas, vous pouvez continuer à lire !
Troisième avertissement : Ce n’est pas grave d’abandonner, ce n’est pas grave de ne pas aimer. Le principe de Blue Prince repose sur une RNG qui peut s’avérer frustrante, surtout si vous n’avez pas trouvé certains indices. Certains moments peuvent vous paraître longs, voire redondants, voire frustrants. Blue Prince fait partie de ces jeux qui peuvent s’avérer clivant dans leur réception. On aime ou on aime pas, on accroche ou non. Et c’est totalement ok !
Maintenant que vous êtes prêt, munissez-vous d’un carnet (oui, un papier ne suffira pas) et d’un crayon. Et notez ABSOLUMENT TOUT. Vous me remercierez pendant votre partie…
Votre héritage vous attend
“Moi, Herbert S. Sinclair, du manoir de Mount Holly à Reddington, sain de corps et d’esprit, publie et déclare le présent document comme étant mon dernier testament… […] Je lègue à mon petit neveu, Simon P. Jones, fils de ma chère nièce Mary Matthew, tous mes droits, titres et intérêts sur la maison et les terres que je possède à Mount Holly. La disposition et le legs susmentionnés sont subordonnés à la découverte par mon petit neveu de l’emplacement de la 46ème pièce de mon domaine de 45 chambres. L’emplacement de la chambre a été gardé secret pour tout le personnel du manoir, mais je suis convaincu que tout héritier digne de l’héritage Sinclair n’aura aucun mal à découvrir son emplacement…”
Vous voilà, Simon P. Jones, entraîné dans une bien étrange aventure : trouver la chambre 46 d’un manoir qui n’en compte que 45. Vous avez tout le temps du monde pour cela, mais attention. Chaque matin, votre manoir redevient vide. Vide ? Comment cela ?
Blue Prince repose sur un principe de rogue-lite étonnant : vous débutez votre aventure dans le hall du manoir avec trois portes devant vous. Lorsque vous cliquez sur l’une d’entre elles, trois propositions de plan s’affichent : à vous de décider quelle pièce se trouve derrière cette porte. Vous préférez le salon (Den), le couloir (Corridor), la cuisine (Kitchen) ? Une autre encore ?
Chaque pièce a ses spécificités, notamment dans le nombre de portes possibles à ouvrir ensuite. Certaines pièces sont des cul-de-sac, d’autres de véritables carrefours, d’autres encore vous octroient des bonus pour votre run. Un cheminement classique du rogue-lite, me direz-vous. En apparence oui. Car à cela s’ajoutent quatre ressources essentielles : le nombre de pas à votre disposition avant d’être trop fatigué pour continuer ; les clés ; les joyaux ; et les pièces.
Les pas se décomptent à chaque fois que vous franchissez une porte. Traverser deux salles vous coûtera deux pas. Dans un manoir aussi grand que celui de Mount Holly, il va falloir faire attention à vos déplacements si vous voulez faire tout ce que vous avez envie de faire… Les clés permettent d’ouvrir les portes. Toutes ne sont pas verrouillées, mais certaines le sont. Plus vous avancez sur la grille de votre manoir, plus la probabilité qu’il faille une clé augmente. Les joyaux sont une monnaie à dépenser pour construire des salles. En effet, un certain nombre de pièces coûte des joyaux. Un, deux, trois, plus encore, vous ne découvrirez leur coût qu’une fois que vous aurez cliqué sur une porte. Les pièces d’or sont une autre monnaie du jeu. Certaines salles sont des boutiques, où il est possible d’acheter différentes choses (allant de la banane pour récupérer des pas à des clés ou d’autres objets forts utiles à votre progression, on vous laisse les découvrir).
Vous avez plusieurs possibilités : vous pouvez vous laisser porter par les portes à ouvrir… Mais attention : une fois que vous avez cliqué sur une porte, vous ne POUVEZ PAS revenir en arrière. Vous devez sélectionner une pièce. C’est là toute la spécificité de Blue Prince. Pas de retour en arrière, juste la possibilité de “Call it the day”, soit d’aller dormir et de passer au jour suivant. La seconde chose possible est de découvrir le menu qui vous liste toutes les pièces que vous avez débloquées et/ou visitées. Votre deck en quelque sorte…
Donc, c’est juste un rogue-lite de placement de pièces ?
Ah, la naïveté des premières minutes de jeu… Non, ce n’est pas qu’un rogue-lite. C’est beaucoup plus. Et on exagère à peine en disant que c’est vraiment beaucoup, beaucoup plus. Passés les premiers jours (une run = un jour), vous allez vous rendre compte de choses étranges. Des lettres et documents disséminés un peu partout vous font réfléchir à l’histoire de Mount Holly et de l’oncle décédé. Des mystérieuses coupures de presse questionnent les personnages de cette famille aux multiples secrets.
Plus important encore, chaque pièce semble cacher un secret, un mécanisme, une mécanique de gameplay spécifique. Combien de jours avant de vous rendre compte que… non, je ne vous dirais rien. Tout l’intérêt de Blue Prince réside dans sa découverte, dans ces moments de grâce et d’illumination quand vous comprenez enfin pourquoi tel élément vous semblait étrange.
D’où l’importance presque capitale de tout noter. Car nous l’avons dit : Blue Prince est un rogue-lite. Telle pièce, que vous avez placé lors de votre premier jour, vous sera peut-être inaccessible lors d’une autre run. Vous n’aurez peut-être pas les pas nécessaires pour revenir dans telle salle. Et un objet peut tout changer et vous donner envie de revisiter toutes les salles précédentes.
Rapidement, vous allez faire attention à de nombreux éléments : couleurs des salles et leur signification, petits détails étranges graphiques, rareté des salles et plus encore. Votre progression ne dépendra que de votre curiosité et de votre capacité à faire des liens entre les éléments. Nous l’avons mentionné, la RNG de Blue Prince peut s’avérer un problème pour les plus pressés d’entre vous. Seulement il s’agit aussi là d’un moteur de gameplay intéressant. Parce qu’il existe des moyens, parce que cela donnera des moments de frustration d’où pourraient naître d’excellentes idées… Il s’agit là d’un aspect qui pourra rebuter certains joueurs. Heureusement, le jeu propose de multiples défis, tout en vous permettant de mettre fin à votre aventure quand vous le souhaitez.
Des défis ? Le manoir en est rempli…
Blue Prince est un défi permanent. Mais il en propose d’autres. Des défis de speedrun, des défis plus hardcores, vous allez avoir le choix. Mais uniquement si vous parvenez à les débloquer, ce qui peut se révéler un défi en soi. Encore une fois, nous allons nous répéter, mais le diable de Mount Holly se cache dans les détails. Dans tous les détails. A vous de les trouver.
Outre une narration fragmentée qui prend petit à petit son sens et qui se révèle être particulièrement efficace et d’un level design inventif et particulièrement original, Blue Prince est un jeu magnifique. La version Switch 2 rend justice à toute la beauté des environnements. La qualité graphique est bien présente, les quelques animations sont fluides, l’ambiance lourde et pesante du manoir très bien rendue.
Au niveau sonore, Blue Prince pose une atmosphère. Les bruits de pas résonnent dans le manoir, quelques notes de musique sont parfois jouées pour vous accompagner, des sons environnementaux donnent une présence véritable à ce manoir. Et si l’ambiance est particulièrement pesante, Blue Prince n’est pas un jeu d’horreur, donc pas de panique. Tout va bien se passer. La seule chose qui va vous faire sursauter, ce sont les révélations et autres illuminations que vous allez avoir en rentrant dans une pièce et en assemblant les pièces de ce gigantesque puzzle.
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