C. Une enfance agitée.
1. Le procès MCA Universal.
1982 n'est finalement pas une si bonne année pour Nintendo of America, qui par une belle matinée d'avril recoit une missive.
Arakawa appelle
Lincoln en catastrophe pour lui dire que Nintendo a
48 heures pour détruire les jeux en stock et rétrocéder tous les bénéfices à
MCA Universal, pour
plagiat de King Kong. Arakawa est très inquiet, c'est Lincoln qui sera l'homme fort de cette situation, parce qu'il sait que ce genre d'intimidation est une pratique courante. Cet affrontement Nintendo/MCA Universal mérite qu'on s'y attarde vraiment...
Arakawa et Lincoln se rendent à Los Angeles afin de rencontrer les gens de MCA. Les représentants de Coleco sont également là : eux aussi ont recu la gentille missive de MCA, car ils s'apprêtent à distribuer Donkey Kong pour leur console de jeux. La situation est critique, comme l'explique fort bien David Sheff :
"Coleco avait virtuellement parié sa chemise sur Donkey Kong, et pour Nintendo, Donkey Kong représentait la chemise, le costume, et toute la garde-robe". Pour Nintendo, c'est clair, la seule issue est de ne pas trop lâcher de lest, sans quoi Nintendo est perdu. Lincoln demande alors aux avocats de MCA s'ils sont sûrs d'être les propriétaires de King Kong, s'ils sont sûrs d'en avoir les droits.
En fait, Lincoln n'est pas né de la dernière pluie : il sent qu'il y a
quelque chose de pas net là-dessous. En l'absence des cadres de MCA, Coleco essaie de convaincre Nintendo de trouver un arrangement avec MCA, qui s'attaquait alors à tous ceux qui utilisaient le nom Donkey Kong quelque part, comme Atari ou la Warner. Mais Lincoln refuse de signer quelque document que ce soit au nom de Nintendo, surtout parce qu'il sent quelque chose de louche.
L'attitude de Coleco (il s'avèrera par la suite que Coleco avait déjà signé un accord avec MCA)
lui semble très louche.
Une nouvelle rencontre a lieu quelques semaines plus tard, en
juin 1982. Ce laps de temps aura permis à Nintendo de se renseigner sur les
motifs de cette agressivité de la part de MCA Universal, et les éléments sont plutôt accablants... contre MCA. Ainsi, Lincoln découvre que MCA veut lui aussi investir le marché du loisir. La
position de Coleco est à ce titre enviable, et
MCA se dit auprès de la direction de Coleco in
téressé par un investissement massif dans cette jeune société. Le hic, car il y en a un, c'est que Coleco a un
accord avec NOA qui gêne MCA à cause de droits dit comme usurpés. Coleco, dans l'espoir de voir entrer de l'argent frais, accepte de signer un accord avec MCA, où elle accepte de reverser
35% de ses bénéfices sur Donkey Kong... Comme 6 millions de jeux seront vendus, ca fera
45 millions de dollars !!!
Scheinberg est tout sourire lorsqu'il recoit Arakawa et Lincoln dans sa tour noire de Los Angeles. Ils sont invités à déjeuner, puis Lincoln déclare :
"je voulais vous dire que nous n'avions pas l'intention de négocier et je voulais le faire ou en regardant droit dans les yeux". Cette attitude est tout simplement
génialement provocatrice de la part de Nintendo. Mais évidemment, MCA dépose presque aussitôt
plainte contre Nintendo.

Howard Lincoln ne se sent pas vraiment compétent pour ce genre de litige : aussi va-t-il rencontrer
John Kirby, spécialiste des
litiges commerciaux. Ensemble, ils rencontrent Yamauchi à Kyoto, qui se retrouve avec deux avocats alors qu'il déteste les gens de cette profession ! Mais l'important n'est pas là : les investigations menées par John Kirby prouvent au moins une chose, c'est que
les droits de MCA ne sont pas ceux que MCA prétend avoir. En effet,
le nom de King Kong n'a jamais été déposé, King Kong est considéré depuis un précédent procès comme appartenant au
domaine public. En plus, c'est MCA qui a plaidé pour, justement, l'appartenance de King Kong au domaine public. Mais ce qui intéresse le plus Kirby, c'est le fait que
MCA soit intéressé par une part du capital de Coleco. Et MCA s'attaque à tous les géants du secteur du jeu vidéo, ce qui ne semble pas être sans arrière pensée...
La persévérance de
Lincoln incite Arakawa à lui proposer de rejoindre Nintendo une bonne fois pour toutes. Après quelques heures de réflexion, Lincoln acceptera, à condition d'être concerné par toutes les décisions de l'entreprise. Il est donc
embauché comme No2 de Nintendo Of America, avec pour titre un rutilant "
Premier Adjoint au Directeur Général". Le
7 décembre 1982, il démissionne de son cabinet.
Le procès amène à la barre des témoins des gens comme
Howard Phillips, venu faire une démonstration du jeu Donkey Kong, ou
Shigeru Miyamoto venu expliquer qu'au Japon, King Kong désigne tous les grands singes. C'est une victoire pour Nintendo, au cours duquel
le juge déclare que MCA n'a pas de droits sur King Kong, que
Nintendo Of America n'est pas en infraction car Donkey Kong n'a absolument rien à voir avec King Kong et, de plus, MCA savait qu'elle n'avait pas de droits sur KingKong, donc rien à réclamer à Nintendo. MCA fera appel, allant ainsi jusqu'à la Cour Supreme des Etats-Unis, perdant à chacune de ces instances ! Nintendo va demander des
dommages et intérêts, en se basant sur les revenus de MCA (son chiffre d'affaires dépasse 1.6 milliards de dollars, ses bénéfices sont de 135 millions de dollars, et Scheinberg son PDG gagne 4.5 millions de dollars.
Le juge aura d'ailleurs du mal à tolérer l'attitude du boss de MCA, que Lincoln citera à propos de ce qu'il pense des procès, qualifié de
"source de profit" ! Nintendo recevra
1.8 millions de dollars de dommages et intérêts. Le chèque est assez élevé pour justifier un bon dîner au cours duquel on remettra à
John Kirby une reproduction de voilier baptisé Donkey Kong ! Grâce à la ténacité de Nintendo, tous ceux qui avaient signé un accord avec MCA sont remboursés : tant mieux pour Coleco, qui d'ailleurs ne verra jamais un dollar de la part de MCA !
Nintendo sort grandi de ce duel : l'attitude arrogante de MCA lui a été fatale. C'est une bonne lecon d'humilité !
2. Vers la sortie de la NES aux USA.

Nintendo Co Ltd a une autre super idée : distribuer les
Game and Watch en Amérique. Le Game and Watch avait été "LE" phénomène d'avant la Famicom, tellement populaire qu'on en a vendu plus de
40 millions d'exemplaires. Mais les Game and Watch sont copiés : il y a autant de faux G&W que de vrais !
Reste qu'il serait idiot de ne pas tenter le même coup aux Etats-Unis :
Bruce Lawry, devenu ex-directeur général adjoint de Pioneer, est embauché à la tête de la
Division Grand Public de Nintendo of America. La salle de réunion baptisée "Donkey Kong", dans les locaux de Nintendo à Redmond, sera le lieu où toutes les décisions importantes seront prises quant aux G&W.
Approcher le
monde du jouet pose des problèmes, notamment financiers : les revendeurs veulent des
factures datées du 12 décembre. C'est loin des habitudes de Nintendo, plus habitué à se faire payer à
30 jours. Ca risque d'être long : les commandes sont passées en mars, les livraisons ont lieu l'été, et le paiement intervient donc à la mi-décembre. Pour Nintendo, c'est difficile à avaler ! Promouvoir le nouveau jeu est important : Nintendo participe alors à son
premier Salon, c'est le
Consumer Electronic Show de Chicago. Le stand Nintendo est tellement bien placé que même en le cherchant, on a du mal à le trouver. Bref, le
Game and Watch est un bide. Il fait un
mega-flop :
Nintendo ne connaît pas assez le marché, comme le prouve la surprise de Lincoln lorsque des revendeurs l'appellent pour se faire payer "
l'argent de soldes", qui est une somme d'argent que Nintendo reverse aux magasins pour que ceux-ci fassent un
fort rabais sur les invendus, pour écouler les stocks.
Parmi les
erreurs imputables à ce fiasco économique, il y a la
campagne publicitaire. Nintendo avait eu la bonne idée de vouloir faire appel à des
acteurs maison, qui n'ont d'acteur que de nom ! Inutile de dire que c'est
l'horreur totale, à tel point que certaines chaines de TV refuseront de diffuser le spot ! Pendant
l'été 1985, la division Grand Public est dissoute...
Jusqu'à présent, si Nintendo Of America tient le coup, c'est grâce à l'
arcade. C'est alors que
Yamauchi arrive avec une autre idée :
lancer la NES sur le marché américain. Or, le problème, c'est que les Etats-Unis connaissent alors un
vide à ce niveau : Atari, Coleco et Mattel y ont tous laissé des plumes.
Le mot Atari donne des aigreurs d'estomac a la plupart des professionnels du jouet, pour qui accepter de vendre un nouveau système est complètement aberrant, est hors de question...